Protestantisme et musique aujourd’hui

Foi&Vie musique

Le numéro de février 2017 de la revue « Foi & Vie » est consacré à la question de la musique dans le protestantisme aujourd’hui.

« S’il existe un domaine qui est incontestablement reconnu comme un apport majeur de la Réforme, ce sera certes la musique. » Ce dossier riche et varié aborde la question de la musique dans les Eglises à partir de ses formes contemporaines très variées.

Parmi les auteurs qui y ont contribué : Beat Föllmi (Protestantisme et musique contemporaine), François Vouga (Apports du protestantisme à la musique), Didier Godel (le compositeur Michel Wiblé et la musique religieuse), Beat Föllmi (La Passion au XXe et XXIe siècles), Jean-Luc Gadreau (Chanter pour parler à et parler de… Dieu), Pierre de Mareuil (Le métal et la spiritualité chrétienne), avec des témoignages de John Featherstone et Philippe Decourroux.

Numéro bientôt aussi disponible en ligne sur www.foi-et-vie.fr

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Tous chantres mais pas tous musiciens

Rodolphe Kowal  

75 ensemble (Huber)

La pratique musicale la plus courante dans les Églises réformées et luthériennes, c’est le chant d’assemblée. Tout le monde a un recueil de cantiques ou une feuille en main, ou encore un cantique s’affiche sur un écran, et le chant est entonné collectivement. C’est ainsi que nous concevons le chant d’Église depuis 500 ans. Ce modèle est parfois critiqué : le chant d’assemblée est triste et peu engageant. Les Églises protestantes ne chantent que de vieilles choses. Ça ne bouge pas assez. Ça ne ressemble pas aux styles musicaux populaires que les gens écoutent. Et puis, c’est promis : “si c’était comme à ce culte baptiste avec une chorale survoltée auquel j’ai participé aux États-Unis, c’est sûr, je viendrais tous les dimanches au culte”.

Le modèle historique du chant d’assemblée est-il périmé ? N’avait-il pas de beaux fondements quand il a été mis en place au temps de la Réforme ? Sommes-nous toujours conscients des enjeux qu’il porte ?

Tous chantres

Parmi les principes du protestantisme que nous lisons dans l’histoire de notre Église, il y a la notion de “sacerdoce universel” : tout baptisé est témoin, sans qu’il n’y ait de hiérarchie qui vienne faire le tri entre des hommes de Dieu, prélats, religieux ou saints donnés en exemple et au-dessus des autres, les pauvres de la multitude destinés à craindre les feux éternels de l’enfer. Ce principe implique beaucoup de responsabilités de la part de tous les chrétiens pour témoigner le mieux possible aux autres de l’Évangile. C’est sans doute dans cet esprit que les Réformateurs ont voulu impliquer davantage l’assemblée des chrétiens dans la pratique musicale : tous sont appelés à chanter.

Toutefois, comme tout baptisé est prêtre, tout baptisé n’est pas ministre et de même, nous pouvons dire que si nous sommes tous appelés à chanter et à nous encourager à chanter – à être des chantres pour les autres -, nous ne sommes pas pour autant tous musiciens. Autrefois, un groupe était spécialisé dans la musique : la Schola.

La Schola

Cet ensemble vocal chantait la messe. À la fin du Moyen âge, c’était une pratique extrêmement raffinée. Ces chantres étaient artistiquement bien formés et compétents pour chanter des polyphonies subtiles, aux constructions sophistiquées. La complexité de l’art ne semblait pas avoir de limite. La Schola devait offrir à Dieu la plus belle musique. Les participants à la messe écoutaient cette musique superbe. Elle augmentait la force de leur méditation et de leurs prières. La Réforme a voulu changer cette pratique. Quand les Réformateurs ont dit  “tout le monde chante”, les choses ont bien changé. Le vieillard comme l’enfant, tous participaient désormais à la liturgie. La qualité artistique en a forcément pâti dans un premier temps, mais la participation du peuple y a beaucoup gagné.

Calvin et le chant d’assemblée

Lorsque Calvin était réfugié à Strasbourg en 1539 (avant son action de Réformateur à Genève), il fut impressionné par les nouveaux chants d’assemblée composés en allemands sous l’impulsion de Martin Bucer. Il a voulu importer cette pratique dans la Réforme francophone. Dans sa préface au Psautier, nous lisons que Jean Calvin était soucieux de bien user de la musique pour la prière. Il ne voulait pas “souiller” la musique, ce don divin. Il ne voulait pas que le chrétien abuse de la musique, comme un enfant abuserait de sucrerie jusqu’à en être écœuré. Il a voulu que le peuple de Dieu chante surtout les Psaumes. Les Églises réformées ont suivi cette idée. La tradition luthérienne avait dès l’origine, et bien avant les autres Réformes, élargi le répertoire de chant d’assemblée avec de nouveaux cantiques, Martin Luther ayant ouvert la voie. Finalement, c’est ce modèle-là de chant d’assemblée qui a largement triomphé dans l’histoire. L’Église catholique a même fini par l’adopter après Vatican II.

“Entre les autres choses qui sont propres pour recréer l’homme & luy donner volupté, la Musique est ou la premiere, ou l’une des principales : & nous faut estimer que c’est un don de Dieu, deputé à cest usage” (Jean Calvin, Préface au Psautier).

Refonder le chant d’assemblée protestant historique

Des fondements historiques du protestantisme, nous pouvons tirer quelques remarques pour contribuer à un débat sur le chant d’assemblée aujourd’hui :

  1. La participation de tous les chrétiens au chant d’assemblée : un bel idéal. Le principe du sacerdoce universel comme modèle pour la participation des chrétiens à la musique liturgique reste un bel idéal aujourd’hui. La jeune fille dans la fleur de l’âge chante à côté du grand-père à la voix chevrotante. Les deux sont bénéfice de ce don divin qu’est la musique.
  1. L’esthétique n’est pas la chose la plus importante en Église. Le critère artistique est important en musique, mais il n’est pas premier pour le chant d’Église. Si l’on veut confier la musique à des professionnels ou des gens plus compétents que les autres, on risque en même temps de la confisquer à l’assemblée chrétienne. Qui n’a jamais vu un culte dans lequel les décibels sont tellement forts que le groupe qui anime le culte couvre toute voix ? La voix humaine est fragile et limitée en intensité. Les moyens techniques dont nous disposons pour amplifier la musique sont bien au-delà de nos capacités corporelles. Ils assourdissent littéralement l’auditeur ou le chanteur.
  1. Rassembler toutes les générations autour d’un même répertoire. Pour que chacun participe, il faut bien s’appuyer sur un corpus connu. L’apprentissage permanent de chants nouveaux défavorise ceux qui sont plus lents à apprendre ou à mémoriser ! Ceux qui sont plus réactifs et présents dans la vie d’une communauté sont favorisés. Les deux ne peuvent alors plus se rencontrer. Les styles musicaux qui sonnent pour la majorité comme désuets devraient donc être mis de côté pour favoriser ceux que l’assemblée aime partager de façon vivante. Rien n’empêche l’introduction régulière dans le répertoire de cantique de nouveaux chants, écrits dans la langue pratiquée aujourd’hui, dans un style musical praticable par la multitude dans sa diversité (jeunes et vieux, musiciens ou non) et plaisant. Cependant, il ne faut aussi reconnaître qu’il y a là un défi : les artistes et les compositeurs de cantiques ne peuvent pas s’appuyer aujourd’hui en France sur une culture populaire forte, caractérisée par une pratique musicale vivante et largement partagée dans la population.
  1. Il est utile de s’appuyer sur la compétence d’un chantre. Pour aider une assemblée à chanter, il est important de soutenir dans chaque Église locale le ministère des musiciens qui soutiennent le chant d’assemblée. Le défi du chantre ou d’une chorale qui anime le culte, c’est de soutenir avec bienveillance l’assemblée, sans jamais passer au premier plan.

En conclusion, nous pouvons dire que le modèle historique de chant d’assemblée garde des fondements dans lesquels nous reconnaissons des aspects très importants de notre foi. Pour notre pratique du chant d’assemblée, nous pouvons toujours nous appuyer sur ces principes et le répertoire historique hérité dans notre tradition. Telle Sarah qui devient féconde dans sa vieillesse et qui donne naissance à Isaac, nous pouvons croire et espérer que même si notre tradition hymnologique est vieille, elle peut toujours être une source de créativité.

 

Rodolphe Kowal,
p
asteur de l’Église protestante unie de France

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Prédication sur le Psaume 95

Florence Blondon  

soleil1Venez crions de joie pour l’Eternel, acclamons le Rocher de notre Salut.
2Abordons-le avec la louange, par des hymnes acclamons-le !
3Car c’est un grand Dieu que l’Eternel, un Roi grand par-dessus les dieux.
4Il a dans sa main les profondeurs de la terre, les cimes des monts sont à lui.
5À lui la mer, car c’est lui qui l’a faite, la terre ferme aussi :
ses mains l’ont façonnée.
6Entrez, prosternons-nous, courbons-nous, à genoux devant l’Éternel qui nous a faits.
7Car, c’est lui notre Dieu, et nous le peuple de son pâturage, le troupeau que sa main conduit.
Aujourd’hui, puissiez-vous écouter sa voix !
8« N’endurcissez pas votre cœur comme à Meriba, comme au jour de Massa dans le désert,
9Où vos pères me tentèrent, ils m’éprouvèrent alors qu’ils avaient vu mon action.
Durant quarante ans j’eu en dégoût cette génération
Et je dis : c’est un peuple au cœur égaré, ils ne connaissent pas mes chemins.
10Aussi je le jurai dans ma colère : ils n’entreront pas dans le lieu de mon repos. »

 

Ce psaume 95 est tout à fait étonnant, à plusieurs égards. La voix de Dieu s’y fait entendre, ce qui est très rare dans les psaumes qui sont avant tout des prières humaines, et lorsque la voix de l’Eternel retentit, loin de conforter le croyant, elle l’invective ! Mais pour comprendre le mouvement de ce psaume, il nous faut le remettre dans le contexte du psautier.

En hébreu, le livre des psaumes s’intitule sefer tehillim, c’est à dire livre de louanges. Ce titre ne peut que nous interpeller, voire nous étonner. Pourquoi nommer ainsi un livre rempli de cris et de supplications ? Pourquoi parler de louanges, alors que ce recueil est empli d’appels à la vengeance, de  plaintes et de lamentations ?

N’est-ce pas, parce que ce qui permet d’exprimer devant Dieu nos craintes, nos doutes, notre violence, nos côtés les plus sombres n’est autre que l’esprit même de la louange qui chante la vie plus fort que la mort. Remettre sa détresse à un autre, c’est déjà la mettre à distance. Au-delà des multiples formes de la prière qu’il propose, ce livre témoigne d’un mouvement vers la louange. Un mouvement qui nous extirpe de nous-même de notre quotidien, pour nous élever vers ce qui nous dépasse.  C’est ce mouvement même que reprennent bien des Psaumes, ne se contentant jamais de rester dans la plainte et la lamentation.

C’est le cas du Psaume 22, que certains d’entre vous connaissent probablement.

« Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? » sont les dernières paroles prononcées par le  Christ en croix. Mais ce long psaume aboutit à la louange, la confiance. Il y a un temps de rupture où le psalmiste peut enfin reprendre pieds, envisager l’avenir :

« Mais toi Seigneur, ne reste pas loin de moi !
Protège-moi…Tu m’as répondu…. Grâce à toi, je peux chanter ta louange »

Long chemin de prière qui permet au psalmiste de remettre ses meurtrissures, ses angoisses en pleine confiance, et de se tenir devant Dieu – « Coram déo ».

Et ce qui interpelle dans les Psaumes c’est bien ce langage cassant et ces contrastes troublants.

Ils reflètent toutes nos impasses, tous nos paradoxes, nos tumultes et nos contradictions. Si le mouvement qui permet de passer de la supplication à la louange est le plus répandu dans les Psaumes, dans notre psaume il en va tout autrement. Dans ce psaume 95, cela se passe à l’inverse.  Il y a certes une rupture dans la prière, mais elle est inattendue, d’un autre ordre, car il s’ouvre par une louange. Au commencement, Dieu lui-même est acclamé comme roi universel de la terre. Et dans ce psaume, on peut entendre deux voix. En premier celle du psalmiste, il thématise l’intimité personnel d’une communauté avec Dieu, mais ensuite la voix de Dieu répond, et pour le moins le dialogue qui s’amorce est conflictuel.

Le psaume s’entonne dans un appel à la louange :

     Venez crions de joie pour l’Éternel…
     Par des hymnes acclamons-le !
     Car c’est un grand Dieu que l’Éternel,
     Un Roi grand par-dessus les dieux
     Il a dans sa main les profondeurs de la terre,
     les cimes des monts sont à lui.

Pourtant, en réponse à cette « première voix », survient comme un coup de tonnerre : tout bascule à partir du « Aujourd’hui ».

Un aujourd’hui qui nous renvoie à notre aujourd’hui. C’est la voix de Dieu qui intervient. Après une telle louange, on pourrait s’attendre à des paroles de réconfort, mais pas du tout. Dieu s’adresse à sa communauté comme pour la prévenir, presque la menacer. Retrouvant un style beaucoup plus prophétique, le style des oracles de malheur.

Tout bascule alors que le peuple veut louer Dieu il reçoit une sévère admonestation. Tout est ébranlé : Aujourd’hui ! Un Aujourd’hui qui voudrait nous couper d’une répétition de notre passé.

« Ne fermez pas votre cœur comme vos pères à Mériba (c’est dire la discorde), comme à Massa (c’est à dire l’épreuve) dans le désert ». Dieu leur rappelle les heures les plus sombres de la traversée du désert. Les temps où le peuple rebelle n’avait de cesse de murmurer contre Dieu, de s’opposer à l’autorité de Moïse. Un temps où la louange n’avait pas de place. Alors pourquoi ? Pourquoi une telle discordance ? Plusieurs pistes sont possibles.

Le psaume 95 s’ouvre sur une louange au Dieu créateur, mais ensuite le ton se durcit et lorsque Dieu s’adresse à son peuple c’est presque pour le menacer. On ne peut que s’interroger sur cette sévérité. Pourquoi ce rappel à l’ordre ? Pourquoi cette mise en garde qui renvoie aux heures sombres ?  Dieu ne veut-il pas de cette louange ? Ou bien, louer ne suffirait-il pas ? Dans une première interprétation, assez et peut-être trop évidente, Dieu rappellerait que la louange seule ne peut être satisfaisante.

Faut-il encore se comporter de manière juste et droite. Et dans l’ensemble des psaumes l’homme droit est celui qui loue Dieu. Pourtant, tout au long du psautier les hommes qui prient, ne cachent en rien leur vulnérabilité et leurs failles, la louange les propulse au-delà, comme si elle rendait l’être humain plus juste. Mais par ailleurs le ton prophétique de ce psaume ne peut nous faire oublier que la prière, particulièrement dans le cadre du culte, et l’éthique sont intimement liées. Nous sommes appelés à aimer Dieu et notre prochain. On ne peut louer Dieu en oubliant nos prochains.

Mais on peut également oser une autre interprétation : et si c’était le motif de la louange qui était ce qui déplait à Dieu ?  

Car ici nous l’entendons, la louange s’adresse à un Dieu fort puissant, et avant tout au Dieu créateur ; au Dieu qui nous a fait.

Le psalmiste a une image de Dieu inébranlable, inaltérable, son point de vue sur Dieu est tout arrêté, il est tellement accroché au sujet de sa joie, qu’il est tenté d’en faire un objet. Il a enfermé Dieu dans ses images dans ses schémas, tout comme les pères l’ont fait au désert lorsqu’ils ont oublié Sa Présence vivifiante parmi eux, et qu’ils se sont querellés.

Il s’est en quelque sorte approprié Dieu tout comme nous le faisons si souvent. Et, lorsque que l’on enferme Dieu, nous nous heurtons à tous ceux qui ont une autre vision de Dieu, et donc nous nous coupons des autres.

Et il y a bien un conflit ici entre son point de vue, et celui de Dieu. Il ne peut être réduit à une puissance créatrice, somme toute peu différente de l’image que l’on peut avoir des « autres dieux ». Une puissance créatrice qui serait un Dieu lointain, inaccessible. Non, il nous est proche, il ne s’est pas retiré du monde, mais il est dans le monde, avec nous.

Il est proche, nous pouvons le rencontrer au cœur même de la louange, dans le dialogue, car il nous entend, mais il nous faut aussi savoir l’écouter.

Le message de notre Psaume est en deux vagues : qui se concentre dans deux impératifs : « venez » c’est l’incitation à la louange, mais aussi « écoutez ».

On ne peut réduire Dieu au principe créateur, nous devons également entendre, écouter sa voix. Aujourd’hui écouter ce qu’il dit. Oui, il faut chanter, il faut louer, mais il faut écouter, pour que les paroles pénètrent jusqu’au cœur du croyant. Il rappelle que même au cœur de nos déserts, même lorsque nous le fuyons ; il est là pour nous donner l’eau vive. Il est le rocher d’où Moïse a fait sortir l’eau vive.

Même lorsque nous sommes tentés (qui se dit Massa) ou en pleine discorde (qui se dit Mériba), il faut tout lui remettre. En pleine confiance.

Il nous écoute, sachons l’écouter. Le psaume est un partage avec Dieu.

Et les psaumes nous offrent une parole qui ouvre une porte, une porte intérieure qui nous amène aux frontières de l’humain, à la frontière de notre humanité, et derrière cette porte ce n’est pas l’inhumanité que nous découvrons mais un chemin qui débouche sur une possible libération. Tout comme le peuple d’Israël au désert.

La foi c’est ici, crier vers Dieu jour et nuit. La foi c’est mêler nos plaintes, nos désirs les plus sombres à la louange, en confiance, c’est la dynamique de tout le psautier.

C’est dans le mouvement même de la prière que nous rencontrons Dieu, Dieu qui est proche, Dieu qui me rejoint dans mon humanité, Dieu qui est mon prochain en Jésus-Christ.

Amen.

 

Florence Blondon,
Pasteur de l’Église protestante unie de France

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Les fonctions de la musique selon Saint Augustin

Gill Daudé  

St Augustin avait une grande préoccupation : retrouver l’unité cachée sous l’infinie diversité qui s’offrait à lui. Unité intérieure de l’individu autant qu’unité sociale, ecclésiale. Une des raisons qui le poussait à accorder une importance à la musique et au chant, et à se décaler des autres pères de son temps.

Saint Augustin

Expression de la tension eschatologique

Le chrétien a reçu « l’amour des belles choses » parce qu’il les sait créations de Dieu. Mais il est pris en tensions :

  • Entre son désir du beau et son incapacité à le produire. Il reconnait la beauté de l’harmonie, mais sa vie est peu harmonisée sur son créateur et son sauveur. Sa musique et son chant aussi.
  • Entre le créé et l’incréé : il en mesure la distance sans sa vie, sa musique et son chant de pécheur.
  • Entre l’amour du beau et la séduction du beau.

La musique est le lieu même où le chrétien est tendu vers l’accomplissement du moment où Dieu sera tout en tous[1]. Le chant du chrétien est eschatologique. Au temps de St Augustin, le deuil du carême et l’éclatement joyeux de la jubilation pascale étaient là pour l’exprimer.

Fonction diaconale

La musique et le chant sont des services rendus au prochain. Ils donnent l’occasion aux hommes de se retrouver, de se socialiser, de symboliser et d’unifier dans un chant ou une musique leur personne et leur sentiment profond, voire d’être soulagés de quelque souffrance (cf. David soulageant Saül avec sa lyre).

Mais la musique peut devenir séductrice, manipulatrice, outils de prise de pouvoir, prétexte à honneurs et gains démesurés. L’Évangile lui donne une éthique : gratuite comme le salut offert, elle est respectueuse et responsabilisante à l’image du Christ.

Fonction cultuelle-kérygmatique

La musique et le chant sont le lieu privilégié où s’unissent et se concentrent la louange, la prière et l’attente du chrétien. L’unité de la communauté (et de la personne) trouve un écho dans l’harmonie de son chant (cf. le chant des psaumes).

Mais le chant est aussi la pointe de la prédication de l’Église du Christ : c’est ce que l’on retient et qui vous imprègne. Une confession qui atteint au cœur et resurgit du cœur en témoignage partagé, universel.

Fonction rituelle

La musique et le chant rassemblent, expriment et symbolisent tout le non-dit de la personne comme de la communauté. Ce qui est inexprimable dans le langage et les rituels codifiés de la vie et de l’Eglise, se disent dans la musique et le chant, concentrant une forte charge symbolique.

L’important n’est pas alors ce qui s’exprime dans les paroles, ni dans l’organisation rationnelle de la mélodie ou de l’harmonie, mais plutôt la puissance émotive de l’émission sonore et de son audition. Au temps de St Augustin, la jubilation pascale se développait à l’infini dans des alléluias. Aujourd’hui, le chant en langue charismatique en est sans doute une autre forme.

[1] Devant le trône divin, on chante ! (cf. Apocalypse).

 

Gill Daudé, pasteur de l’Eglise protestante unie de France

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Chanter, c’est célébrer et témoigner

Rodolphe Kowal  

« Je te célébrerai parmi les nations, Seigneur, je chanterai pour ton nom. Il fait de grandes choses pour le salut de son roi, il agit avec fidélité envers l’homme qui a reçu son onction, envers David et envers sa descendance, pour toujours. » (Ps 18,49-50)

chants ze bible

Dans les Psaumes de la Bible, le chant est étroitement associé à la célébration de Dieu et au témoignage sur Dieu.

Célébration

Les Psaumes disent la grandeur et la bonté de Dieu et l’allégeance du croyant à Dieu. Dieu est célébré comme libérateur d’Israël. Le croyant se présente devant Dieu avec humilité et reconnaissance. Il supplie Dieu de l’exaucer alors qu’il se trouve dans la persécution, la souffrance ou la culpabilité. Il invoque Dieu, tel un grand roi, lui demande protection et courage pour affronter ses ennemis.

Témoignage

Le Psalmiste dit qui est Dieu à travers ses œuvres. La grandeur de Dieu se voit dans la création, dont les manifestations dépassent de loin les capacités humaines. Le ciel – habitation de Dieu – est si vaste, la mer si dangereuse et les montagnes si grandes, mais Dieu les fait même trembler et fumer. L’homme est bien petit face à cette création divine.

Le Dieu d’Israël, chanté par David dans les Psaumes, est un Dieu qui se penche avec amour vers celui qui l’invoque. Il lui répond, toujours de façon mystérieuse. Le Psalmiste ne se vengera pas lui-même de ses ennemis, c’est Dieu seul qui jugera et qui fera périr l’ennemi.

Mais toujours, collectivement ou dans l’intimité, dans l’adversité ou dans la joie, le Psalmiste chante sa prière !

 

Rodolphe Kowal
Pasteur de l’Église protestante unie de France

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Louez Dieu au son de la trompette

Andreas Lof  

Les instruments de musique au service du culte – repères bibliques et historiques

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Qui ne connaît pas le psaume 150 qui termine le psautier d’Israël? Dans ce psaume les croyants sont invités à louer l’Éternel avec des instruments de musique. En Israël la louange envers Dieu a été, au moins dans le Temple de Jérusalem, soutenue par des instruments très divers. Dans ce fichier vous trouverez quelques indications sur la place des instruments dans la bible et dans l’histoire de l’Eglise. De la harpe de David à la guitare électrique, les instruments de musique ont toujours accompagné le chant du peuple de Dieu !

1. Le Premier Testament

Le Psaume 150 évoque sept instruments destinés à soutenir la louange du peuple dans le Temple de Salomon (surtout les jours de fêtes ?) : la trompette, le luth, la harpe, le tambourin, des instruments à corde, la flûte et la cymbale. On peut ici distinguer trois types d’instruments dans cette énumération : des instruments à vent, des instruments à cordes, des instruments de percussion.

L’origine de ces instruments est à chercher en Egypte. Sur la peinture égyptienne des deux milleniums avant Jésus-Christ on découvre déjà la plupart de ces instruments (et au Louvre vous pouvez admirer une harpe, une flute, des cymbales du temps de David !).

Le livre de Samuel présente le roi David comme un musicien. Il joue la harpe pour le roi Saül (1 Sam 16,23). Bon nombre des psaumes sont attribués au roi David.

Plusieurs psaumes sont accompagnés d’indications adressés aux musiciens. Par exemple, le Psaume 6 : « Au chef des chantres. Avec des instruments à cordes. Sur la harpe à huit cordes. Psaume de David ». Le sens exact de certaines indications musicales au début des psaumes est mal connu. Certains instruments de musique comme le Shofar (instrument à vent en forme de corne d’un buffle) étaient utilisés pour convoquer le peuple.

2. A l’époque de Jésus

Le grand Temple de Hérode disposait de chantres, chœurs et  instruments de musique pour soutenir et embellir la prière du peuple et pour accompagner les sacrifices des prêtres. On ne trouve aucune allusion dans le NT à ces pratiques musicales du Temple d’Hérode. De Jésus et ses disciples il est seulement dit qu’ils chantaient des psaumes à l’occasion du dernier repas de Pâques à Jérusalem (Marc 14,26).

Dans la synagogue se développe une forme de prière autour du Torah où le chant et le rôle des instruments de musique est très restreint ou absent.

3. Les premières communautés chrétiennes

Les premiers chrétiens à Jérusalem participaient à la vie liturgique au Temple mais se réunissaient surtout dans des maisons. Le chant y avait probablement sa place (psaumes et hymnes au Christ). Pourtant, les Actes des apôtres  ne nous apprennent rien sur les chants et les pratiques musicales des premiers chrétiens.

L’apôtre Paul fait des allusions aux chants des premiers chrétiens quand il écrit « instruisez-vous par des psaumes, des hymnes et des cantiques spirituels (Col 3, 16 cf Eph 5, 19). Mais chez Paul il n’est jamais question d’instruments de musique pour accompagner ces chants. Ni ailleurs dans le Nouveau Testament. A noter : il y a des églises comme l’Eglise du Christ aux États-Unis  qui excluent pour cette raison tout instrument de musique de leur culte !

Par contre, la trompette est évoqué par Paul ( I Thess 4, 16) et le livre d’Apocalypse (ch 8, 6) en rapport aux événements de la fin des temps (en continuation avec le rôle du Shofar en Israël).

4. Les premiers siècles

Quand le christianisme est devenu religion officiel dans l’Empire Romain (IVe siècle), un père d’Eglise, Ambroise de Milan, crée un répertoire d’hymnes chrétiens pour faire chanter l’assemblée (plusieurs ont traversé le temps jusqu’à nous, par exemple Veni Creator Spiritus). Malheureusement nous ne savons pas si des instruments accompagnaient ces chants.

Saint Augustin écrit au IV siècle un traité chrétien sur la musique qui est d’abord une réflexion philosophique en dialogue avec la philosophie grecque.

5. Le Moyen Âge

Les moines chantent quotidiennement dans leurs monastères la divine liturgie en donnant une place très importante aux psaumes.

Inventé dans l’Antiquité, l’orgue fait son entrée en Europe dès le 8e siècle sous forme d’un petit instrument : un ou plusieurs rangés de flûtes ou tuyaux, clavier, soufflerie à main, facile à porter et déplacer (d’où le nom ‘portatif’). Pour la petite histoire, la traduction grec du premier testament traduit flûtes par ‘organon’ d’où le nom ‘orgue’.

L’existence de l’orgue portatif est bien attestée (tapisseries, enluminures) pour le Moyen Age dans les châteaux et dans les églises. Assez vite il va prendre une place privilégiée pour soutenir le chant religieux à cause de sa capacité de créer des sons soutenus proche de la voix humaine et de créer des harmonies à plusieurs voix.

L’orgue se développe au fil des siècles vers un instrument de plus en plus complexe et riche en sonorité diverses. La raison principale de cette évolution impressionnante est cette utilité de l’orgue à accompagner le chant religieux dans les églises.

Le chant monodique du grégorien des moines (inspiré par la réforme du pape Grégoire au début du Moyen Age) va, dès le 12e siècle, petit à petit donner place à l’art nouveau de chanter à plusieurs voix : la polyphonie,  art pratiqué dans l’espace des cathédrales (par exemple, l’Ecole de Notre Dame de Paris).

Cet art nouveau de la polyphonie se développera surtout dans l’espace franco-flamande (Dufy, Ockeghem, du Prés), rayonnera bientôt sur l’Italie et trouvera son épanouissement avec la Renaissance.

6. La Renaissance

A cette époque, se produiront deux évolutions importantes sur un plan musical :

  • l’imprimerie permet de multiplier et de diffuser les partitions musicales (des 1524) parmi des couches nouvelles de la population
  • la musique instrumentale prend un essor avec l’invention d’instruments nouveaux comme le violon, le clavecin et le perfectionnement d’autres comme, la flute, la guitare, l’orgue.

La nouvelle musique polyphonique est exécutée autant par les voix que par des instruments de musique ou par les deux en même temps.

Les grandes églises, notamment en Italie, accueillent le violon comme instrument d’accompagnement des chœurs, par exemple dans le Saint Marc de Venise (frères Gabrieli, Vivaldi) ou pour des concerts sacrés. Heinrich Schütz (1585-1672) introduit la nouvelle musique italienne en Allemagne et crée une musique sacrée fondée sur la foi luthérienne (des passions, des cantates) qui préparera la musique baroque de JS Bach.

7. Le Luthéranisme

Pour Luther le chant et la musique sont un don de Dieu et un soutien spirituel majeur pour le croyant. Il souhaite faire participer toute l’assemblée au culte (dans une réponse à l’annonce de la grâce) avec des chants facile à retenir, chantés en allemand et non plus en latin. Suivant l’impulsion de Luther, l’église luthérienne créera un très vaste  répertoire de cantiques spirituels qui s’inspirera principalement des grandes fêtes chrétiennes.

Les cantiques luthériens ont des mélodies simples à chanter et à mémoriser. Ils ont été dès le temps de Luther harmonisés à 4 voix (adoptant la polyphonie de la Renaissance). Ainsi naîtra le choral luthérien qui sera le socle des chants d’églises protestantes pour les siècles à venir.

C’est surtout l’orgue, arrivé au 18e siècle à sa pleine maturité avec des imposants et magnifiques instruments (surtout dans le nord de l’Europe) qui soutiennent le chant de l’assemblée luthérienne. Il prélude avec ses sonorités majestueuses ou intériorisées sur les chorals à entonner par les croyants et se fait entendre au début et à la fin du culte.

Les passions et les cantates de JS Bach nous rappellent la place importante donnée aux instruments (violons, flûtes, trompettes, hautbois, etc.) dans le culte luthérien du 17e et du 18e siècle.

8. La tradition calviniste

Jean Calvin est beaucoup plus réservé sur le rôle de la musique et la participation des instruments de musique que Luther. Il préfère que l’assemblée chante principalement des psaumes (donc la Parole de Dieu et non pas textes inventés par les hommes !) et cela d’une seule voix. Il publie à  Strasbourg  en 1539 « dix huit psaumes » versifiés en français pour l’assemblée.

Clément Marot, Théodore de Bèze et d’autres continuent à versifier les psaumes en français, ensuite harmonisées à quatre voix  par des musiciens comme Claude Le Jeune et Goudimel pour qu’ils soient chantés par le chœur ou par l’assemblée. Ainsi naîtra à travers plusieurs étapes le « Psautier de Genève »  (1562) qui sera l’unique répertoire musical du culte réformé pour les siècles à venir (avec quelques hymnes tirés du NT comme le Magnificat, le Cantique de Siméon et le Notre Père).

9. L’Anglicanisme

L’Église anglicane produira son propre répertoire de cantiques pour faire chanter le peuple (The Book of Common Prayer 1552). Il inclura psaumes et cantiques et des éléments liturgiques de la messe anglicane. Elle s’inspire du style développé en Allemagne et à Genève tout en conservant une certaine continuité avec la tradition du chant des cathédrales et des monastères.

10. La période du Réveil

Bien que l’orgue sera le principal instrument à accompagner le culte protestant au 18e et 19e siècle, le piano aura un tel popularité au 19e siècle qu’il trouvera sa place pour accompagner le culte dans des pays anglo-saxon (Angleterre, Etats-Unis), notamment dans des églises de réveil (Méthodistes et autres).

A la fin du 19e siècle c’est aussi l’harmonium, inventé en France, trouvera son chemin vers des petites églises du réveil en Europe et aux États-Unis. Ces deux instruments ont l’avantage pour des petites églises de pouvoir accompagner des petits assemblés et d’être nettement moins chers que les grandes orgues du passé !

11. Renouvellements liturgiques

Les églises historiques (luthériennes, réformées) restent au XX siècle très attachées à l’orgue comme instrument pour accompagner le chant de l’assemblée. Le mouvement européen de restauration des orgues baroques (initié par Albert Schweitzer) remet à l’honneur les instruments anciens. Dans les églises évangéliques une diversité d’instruments est utilisée : piano, orgue électronique, guitare et guitare électronique, flute, batterie…

Le renouvellement liturgique des années soixante mène certaines églises historiques à introduire le piano. D’autres expérimentent avec guitare (électrique), flûte et batterie pour attirer les jeunes. Le répertoire classique de la Réforme et du piétisme du 18e et 19e siècle s’élargit avec des chants plus rythmés et variés en phase avec la vie contemporaine. Ces chants s’accompagnent souvent mieux au piano ou à la guitare qu’à l’orgue. Dans les églises historiques l’orgue reste souvent l’instrument principal pour accompagner l’assemblée dans sa louange.

 

Andreas Lof
Pasteur de l’Église protestante unie de France

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Chanter ensemble

Andreas Lof  

Le ‘je’ et ‘le nous’ réunis dans une même émotion

75 ensemble (Huber)

Les hommes et femmes ont chanté depuis la nuit du temps !

Ils ont chanté quand ils étaient joyeux ou tristes, à l’occasion des fêtes et des noces, au moment d’un rite d’enterrement ou rassemblés autour d’un feu. L’expression de nos plus profondes émotions humaines et religieuses s’est vécue à travers le chant depuis la nuit des temps.

Il y a un lien profond entre la musique et l’émotion…

enfants-550La musique a la capacité d’éveiller ou d‘exprimer en l’homme des émotions profondes de joie et de tristesse, bonheur et souffrance, la vie et la mort. A cela j’ajoute un autre ‘mystère’ du chant : il permet à l’individu de s’unir aux autres dans une expression d’une même émotion (le chant commun où s’unissent nos voix) tout en exprimant son émotion personnelle en chantant par sa propre voix.

Le ‘je’ et le ‘nous’ s’unissent ainsi dans le chant autour d’une même expression et émotion partagée par tous.

IMG_2544Chanter ensemble crée ainsi une communion profonde entre des individus. Le chant commun crée la communauté et se reçoit de la communauté tout en trouvant sa source dans les voix de chaque individu qui chante. Je peux m’exprimer pleinement avec mon émotion propre et m’associer en même temps par ma voix à l’expression d’une émotion commune.

Unir sa voix aux autres devient une expérience qui nous ouvre à ce qui nous dépasse : une communion avec les autres qui dépasse la somme des individus. Le chant communautaire est déjà une expérience de transcendance. Elle ouvre l’homme à Dieu.

Andreas Lof
Pasteur de l’Église protestante unie de France

 

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La musique comme don divin

Rodolphe Kowal  

03 violon (Huber)Beaucoup de gens aiment la musique. On aime la musique comme on aime la nature, le sport ou la nourriture. C’est une grande chose qui fait partie de la vie de nombreuses personnes. Comme elle est importante, il existe des disciplines pour en parler : la musicologie, l’hymnologie (science de la mélodie) ou encore l’organologie (science des instruments de musique).

Chaque nation, chaque culture en a sa pratique spécifique. Les Français pratiquent peu la musique en comparaison à d’autres nations (l’Allemagne par exemple). Les Français aiment la pensée critique. Ils s’expriment souvent dans un registre de discours, plutôt cérébral.

Mais l’addition de toutes ces têtes pensantes ne forment pas un vrai corps. Il faut bien le constater : malgré un bel héritage historique, notre culture n’est pas très musicale. Nous préférons discuter sur un ton passionné plutôt que d’exprimer nos émotions artistiquement avec notre souffle, notre ventre, nos pieds et nos mains. Et, finalement, nos contemporains, saturés de sons et d’images du monde médiatique et commercial ne savent plus entonner un chant collectivement, à part peut-être dans les stades…

Si vous faites un sondage dans la rue pour savoir ce qu’est la musique, à coup sûr, on vous répondra que c’est un art. Mais sommes-nous bien certains que la musique est un art ? Il semble que dans l’histoire, on ait donné d’autres réponses.

Pour comprendre ce qu’est la musique, nous pouvons nous référer à une représentation ancienne et classique de ce qu’elle est, sous trois rapports : la musique comme science, la musique comme science et la musique comme don divin.

La musique est une science

Si vous aviez posé la question à clerc au Moyen Âge ou encore plus loin dans le temps, à un philosophe de l’antiquité grecque, il vous aurait répondu que la musique est principalement une science, comme les mathématiques ou la physique. Le cosmos est structuré par des nombres, la musique aussi. La musique est une quête et un objet de contemplation pour les savants de toutes époques.

Que se passe-t-il quand un son est émis ? Comment génère-t-on la gamme avec laquelle Mozart écrit ses symphonies ? Comment les accords doivent-ils s’enchaîner au mieux ? Quels effets psychologiques et physiologiques les sons produisent-ils chez les auditeurs ? Toutes ces questions relèvent de la science. Nous comprenons qu’à d’autres époques on ait pu considérer la musique avant tout comme une science.

La musique est un art

43 piano (Huber)C’est l’art de chanter et de faire sonner les instruments. Il y a une multitude de façons de combiner les sons et les rythmes pour créer des mélodies. Ces mélodies provoquent au sein de l’auditeur des émotions. Ces émotions se succèdent dans le déroulement de la musique. La musique est un langage qui fait interagir les sons et les émotions.

Comme tout langage, il est organisé et il faut apprendre à le parler. Il faut apprendre, au sein d’une communauté, à composer et à écouter de la musique. Comme pour les langues que nous parlons, il y a une diversité de musiques. La musique se déploie à travers des styles musicaux variés, au gré des peuples et de leur histoire. Aujourd’hui, par la musique enregistrée, nous avons accès, comme jamais l’humanité ne l’a eu au cours de son évolution, à une diversité de styles prodigieuses.

La musique est un don divin

Comme tout ce qui nous est donné, elle vient de bien avant nous et de bien au-delà de nous. Nous n’avons rien fait pour en avoir besoin et pour en recevoir du plaisir. Elle nous est donnée pour que nous l’écoutions, que nous la contemplions et que nous en fassions usage, pour que nous la pratiquions et la partagions.

Au moment de la création, Dieu a donné la musique, comme il a donné à l’humain le soleil, les fruits ou les organes de son corps. L’homme, créé pour glorifier Dieu, fait usage de la musique à cette fin. Il chante premièrement sa reconnaissance au Créateur. Et quand c’est avec tout un peuple que Dieu fait alliance, c’est le peuple rassemblé et uni qui entonne en chœur la louange à son Dieu. C’est pourquoi, de la tente au désert au temple de Jérusalem et du temple à l’Eglise du Christ, les croyants chante des louanges pour Dieu.

Oui, la musique est un don divin. Elle est confiée à l’homme pour qu’il adresse sa reconnaissance a Dieu. Dans l’histoire, les chrétiens ont cherché à lui offrir la meilleure musique et la façon optimale de la pratiquer. Cette recherche, qu’elle soit scientifique ou empirique, a toujours existé. Cela est évident quand nous regardons la somme dechefs-d’œuvre qui ont été produits dans l’histoire et que nous jouons ou chantons toujours aujourd’hui.

04 chorale (Huber)Dans l’histoire de l’Eglise, la musique s’est développée sous la forme des cantiques d’assemblée. Cela nous a donné un corpus considérable de cantiques à partager en communauté. C’est un héritage d’une grande richesse !

Comme toute musique, ce chant d’assemblée est à envisager sous les trois rapports de la science, de l’art et du don divin.

Sous ces trois rapports, il importe aux chrétiens d’être en communion : en communion dans la contemplation de cette science magnifique aux effets prodigieux et fascinants, en communion dans une diversité de styles, en communion pour louer Dieu en chantant et en jouant des instruments.

 

Rodolphe Kowal, pasteur de l’Eglise protestante unie de France

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La musique « sur la terre comme au ciel »

Gill Daudé

D’après St Augustin[1]

musique création

La musique universelle selon les principes platoniciens

Pour les pythagoriciens et autres néoplatoniciens, il y aurait une musique universelle, silencieuse,  dont la musique sonore n’est qu’un pâle reflet. La musique véritable serait celle qui organise toute la réalité visible et invisible selon l’unité, l’harmonie et l’ordre. La musique a à voir avec la cosmologie autant qu’avec la psychologie : à l’harmonie des astres correspond celle de l’âme.

L’âme est donc appelée se libérer de la matérialité du son comme d’une prison, pour s’élever degré par degré jusqu’à atteindre, dans une forme d’extase, la musique silencieuse, immortelle, divine. C’est la contemplation. Le véritable musicien a cette capacité à conduire son auditeur vers cette musique divine.

En ce sens, la musique sonore s’accomplit au point d’orgue, lorsque le silence s’installe après la musique. Qui n’a pas fait ce genre d’expérience esthétique si proche de l’expérience mystique ?

La musique comme création

Cependant, le chemin vers Dieu n’est pas la musique et la musique n’est pas une émanation divine pour le chrétien. Si la musique nous fait appréhender une réalité autre, divine peut-être, elle ne nous permet pas de l’atteindre. La musique est du côté de la chose créée et non du créateur.

Comme toute chose créée, sa matérialité est voulue par Dieu et confirmée par la résurrection « de la chair ». Mais comme toute chose créée, la musique peut se transformer en force de séduction. L’âme doit être vigilante. Et si l’humain, devient à son tour créateur de musique, c’est bien en tant que lui-même créature, image de Dieu.

Il y a donc une dimension éthique, une vocation éducatrice, et un effet curatif de la musique.

Confiée à la responsabilité humaine comme toute la création, la musique révèle les joies comme les angoisses, elle canalise (ou manipule) les passions bonnes ou mauvaises, elle génère (ou détruit) la vie commune, et ses mouvements s’accordent (ou discordent) avec ceux de l’âme.

La musique et l’incarnation

Dieu s’est fait chair, comme le dit l’évangile de Jean. Si la musique ne conduit pas à Dieu, Dieu lui, se révèle dans la musique. Il vient habiter notre monde tel qu’il est, donc notre musique, telle qu’elle est.

La musique est le lieu où Dieu rencontre l’homme, le confirme dans sa condition de créature renouvelée dans l’espérance du salut. Elle est aussi le lieu où l’homme s’ouvre à sa vocation nouvelle de témoin confessant et servant.

Toutes les dimensions de son être sont embarquées dans cette espérance, sa musique aussi, transfigurée par l’Esprit Saint. Inutile donc de créer un « style chrétien ». Dieu nous rencontre dans notre musique.

Gill Daudé, pasteur de l’Église protestante unie de France

[1] Cette fiche est inspirée d’un mémoire sur « St Augustin, la musique et le chant ». Aix en Provence 1987.

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La Musique ou l’antichaos

Gill Daudé  

musique

La musique et le chant sont le reflet de l’ordre créationnel.

Ils peuvent être considérés comme constitutifs de l’anthropologie en ce qu’ils unifient la personne en l’ordonnant et en lui fournissant un moyen d’expression où toutes les dimensions de l’être peuvent se dire.

Ils symbolisent l’anti-chaos et l’organisation rationnelle des choses créées.

Ils aident à resituer l’âme à sa place de créature et à rétablir l’ordre intérieur en chaque individu (Dieu d’abord, l’âme et sa raison ensuite, le corps et ses passions enfin ; aucun des trois n’étant dévalorisé) aussi bien que l’ordre dans l’Église du Christ.

La paix et l’unité, intérieure à la personne ou ecclésiale, en dépendent.

Ce problème de l’unité de la personne nous paraît être tout-à-fait actuel dans un monde moderne sans référence ultime où règne la pluralité des modèles et des références ainsi que la séparation et l’autonomie absolue des champs d’appréhension du réel.

Aussi, nous semble-t-il que sur ce point, l’invitation de St Augustin reste à ce jour pertinente : créer une musique qui prenne en compte toutes les dimensions de l’être humain et les récapitule dans le sens nouveau de l’Évangile.

Voilà le pari à tenir, un chemin difficile à se frayer entre

  • la rationalisation à outrance d’une musique pour intellectuels coupés du peuple,
  • un sentimentalisme musical qui se perd dans la confusion,
  • une rigueur dogmatique abstraite et désincarnée,
  • l’importance d’être à l’écoute des aspirations, des évolutions et des moyens d’expression modernes,
  • et l’impérative tache de dire la récapitulation de tout le réel en ce Dieu, musicien par excellence, Père créateur des choses visibles et invisibles, Fils qui s’est fait chair à la rencontre de humanité, Esprit qui chante au cœur du chrétien la joie et l’espérance de la rédemption.

Gill Daudé, pasteur de l’Eglise protestante unie de France

 

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