Prédication sur le Psaume 95

Florence Blondon  

soleil1Venez crions de joie pour l’Eternel, acclamons le Rocher de notre Salut.
2Abordons-le avec la louange, par des hymnes acclamons-le !
3Car c’est un grand Dieu que l’Eternel, un Roi grand par-dessus les dieux.
4Il a dans sa main les profondeurs de la terre, les cimes des monts sont à lui.
5À lui la mer, car c’est lui qui l’a faite, la terre ferme aussi :
ses mains l’ont façonnée.
6Entrez, prosternons-nous, courbons-nous, à genoux devant l’Éternel qui nous a faits.
7Car, c’est lui notre Dieu, et nous le peuple de son pâturage, le troupeau que sa main conduit.
Aujourd’hui, puissiez-vous écouter sa voix !
8« N’endurcissez pas votre cœur comme à Meriba, comme au jour de Massa dans le désert,
9Où vos pères me tentèrent, ils m’éprouvèrent alors qu’ils avaient vu mon action.
Durant quarante ans j’eu en dégoût cette génération
Et je dis : c’est un peuple au cœur égaré, ils ne connaissent pas mes chemins.
10Aussi je le jurai dans ma colère : ils n’entreront pas dans le lieu de mon repos. »

 

Ce psaume 95 est tout à fait étonnant, à plusieurs égards. La voix de Dieu s’y fait entendre, ce qui est très rare dans les psaumes qui sont avant tout des prières humaines, et lorsque la voix de l’Eternel retentit, loin de conforter le croyant, elle l’invective ! Mais pour comprendre le mouvement de ce psaume, il nous faut le remettre dans le contexte du psautier.

En hébreu, le livre des psaumes s’intitule sefer tehillim, c’est à dire livre de louanges. Ce titre ne peut que nous interpeller, voire nous étonner. Pourquoi nommer ainsi un livre rempli de cris et de supplications ? Pourquoi parler de louanges, alors que ce recueil est empli d’appels à la vengeance, de  plaintes et de lamentations ?

N’est-ce pas, parce que ce qui permet d’exprimer devant Dieu nos craintes, nos doutes, notre violence, nos côtés les plus sombres n’est autre que l’esprit même de la louange qui chante la vie plus fort que la mort. Remettre sa détresse à un autre, c’est déjà la mettre à distance. Au-delà des multiples formes de la prière qu’il propose, ce livre témoigne d’un mouvement vers la louange. Un mouvement qui nous extirpe de nous-même de notre quotidien, pour nous élever vers ce qui nous dépasse.  C’est ce mouvement même que reprennent bien des Psaumes, ne se contentant jamais de rester dans la plainte et la lamentation.

C’est le cas du Psaume 22, que certains d’entre vous connaissent probablement.

« Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? » sont les dernières paroles prononcées par le  Christ en croix. Mais ce long psaume aboutit à la louange, la confiance. Il y a un temps de rupture où le psalmiste peut enfin reprendre pieds, envisager l’avenir :

« Mais toi Seigneur, ne reste pas loin de moi !
Protège-moi…Tu m’as répondu…. Grâce à toi, je peux chanter ta louange »

Long chemin de prière qui permet au psalmiste de remettre ses meurtrissures, ses angoisses en pleine confiance, et de se tenir devant Dieu – « Coram déo ».

Et ce qui interpelle dans les Psaumes c’est bien ce langage cassant et ces contrastes troublants.

Ils reflètent toutes nos impasses, tous nos paradoxes, nos tumultes et nos contradictions. Si le mouvement qui permet de passer de la supplication à la louange est le plus répandu dans les Psaumes, dans notre psaume il en va tout autrement. Dans ce psaume 95, cela se passe à l’inverse.  Il y a certes une rupture dans la prière, mais elle est inattendue, d’un autre ordre, car il s’ouvre par une louange. Au commencement, Dieu lui-même est acclamé comme roi universel de la terre. Et dans ce psaume, on peut entendre deux voix. En premier celle du psalmiste, il thématise l’intimité personnel d’une communauté avec Dieu, mais ensuite la voix de Dieu répond, et pour le moins le dialogue qui s’amorce est conflictuel.

Le psaume s’entonne dans un appel à la louange :

     Venez crions de joie pour l’Éternel…
     Par des hymnes acclamons-le !
     Car c’est un grand Dieu que l’Éternel,
     Un Roi grand par-dessus les dieux
     Il a dans sa main les profondeurs de la terre,
     les cimes des monts sont à lui.

Pourtant, en réponse à cette « première voix », survient comme un coup de tonnerre : tout bascule à partir du « Aujourd’hui ».

Un aujourd’hui qui nous renvoie à notre aujourd’hui. C’est la voix de Dieu qui intervient. Après une telle louange, on pourrait s’attendre à des paroles de réconfort, mais pas du tout. Dieu s’adresse à sa communauté comme pour la prévenir, presque la menacer. Retrouvant un style beaucoup plus prophétique, le style des oracles de malheur.

Tout bascule alors que le peuple veut louer Dieu il reçoit une sévère admonestation. Tout est ébranlé : Aujourd’hui ! Un Aujourd’hui qui voudrait nous couper d’une répétition de notre passé.

« Ne fermez pas votre cœur comme vos pères à Mériba (c’est dire la discorde), comme à Massa (c’est à dire l’épreuve) dans le désert ». Dieu leur rappelle les heures les plus sombres de la traversée du désert. Les temps où le peuple rebelle n’avait de cesse de murmurer contre Dieu, de s’opposer à l’autorité de Moïse. Un temps où la louange n’avait pas de place. Alors pourquoi ? Pourquoi une telle discordance ? Plusieurs pistes sont possibles.

Le psaume 95 s’ouvre sur une louange au Dieu créateur, mais ensuite le ton se durcit et lorsque Dieu s’adresse à son peuple c’est presque pour le menacer. On ne peut que s’interroger sur cette sévérité. Pourquoi ce rappel à l’ordre ? Pourquoi cette mise en garde qui renvoie aux heures sombres ?  Dieu ne veut-il pas de cette louange ? Ou bien, louer ne suffirait-il pas ? Dans une première interprétation, assez et peut-être trop évidente, Dieu rappellerait que la louange seule ne peut être satisfaisante.

Faut-il encore se comporter de manière juste et droite. Et dans l’ensemble des psaumes l’homme droit est celui qui loue Dieu. Pourtant, tout au long du psautier les hommes qui prient, ne cachent en rien leur vulnérabilité et leurs failles, la louange les propulse au-delà, comme si elle rendait l’être humain plus juste. Mais par ailleurs le ton prophétique de ce psaume ne peut nous faire oublier que la prière, particulièrement dans le cadre du culte, et l’éthique sont intimement liées. Nous sommes appelés à aimer Dieu et notre prochain. On ne peut louer Dieu en oubliant nos prochains.

Mais on peut également oser une autre interprétation : et si c’était le motif de la louange qui était ce qui déplait à Dieu ?  

Car ici nous l’entendons, la louange s’adresse à un Dieu fort puissant, et avant tout au Dieu créateur ; au Dieu qui nous a fait.

Le psalmiste a une image de Dieu inébranlable, inaltérable, son point de vue sur Dieu est tout arrêté, il est tellement accroché au sujet de sa joie, qu’il est tenté d’en faire un objet. Il a enfermé Dieu dans ses images dans ses schémas, tout comme les pères l’ont fait au désert lorsqu’ils ont oublié Sa Présence vivifiante parmi eux, et qu’ils se sont querellés.

Il s’est en quelque sorte approprié Dieu tout comme nous le faisons si souvent. Et, lorsque que l’on enferme Dieu, nous nous heurtons à tous ceux qui ont une autre vision de Dieu, et donc nous nous coupons des autres.

Et il y a bien un conflit ici entre son point de vue, et celui de Dieu. Il ne peut être réduit à une puissance créatrice, somme toute peu différente de l’image que l’on peut avoir des « autres dieux ». Une puissance créatrice qui serait un Dieu lointain, inaccessible. Non, il nous est proche, il ne s’est pas retiré du monde, mais il est dans le monde, avec nous.

Il est proche, nous pouvons le rencontrer au cœur même de la louange, dans le dialogue, car il nous entend, mais il nous faut aussi savoir l’écouter.

Le message de notre Psaume est en deux vagues : qui se concentre dans deux impératifs : « venez » c’est l’incitation à la louange, mais aussi « écoutez ».

On ne peut réduire Dieu au principe créateur, nous devons également entendre, écouter sa voix. Aujourd’hui écouter ce qu’il dit. Oui, il faut chanter, il faut louer, mais il faut écouter, pour que les paroles pénètrent jusqu’au cœur du croyant. Il rappelle que même au cœur de nos déserts, même lorsque nous le fuyons ; il est là pour nous donner l’eau vive. Il est le rocher d’où Moïse a fait sortir l’eau vive.

Même lorsque nous sommes tentés (qui se dit Massa) ou en pleine discorde (qui se dit Mériba), il faut tout lui remettre. En pleine confiance.

Il nous écoute, sachons l’écouter. Le psaume est un partage avec Dieu.

Et les psaumes nous offrent une parole qui ouvre une porte, une porte intérieure qui nous amène aux frontières de l’humain, à la frontière de notre humanité, et derrière cette porte ce n’est pas l’inhumanité que nous découvrons mais un chemin qui débouche sur une possible libération. Tout comme le peuple d’Israël au désert.

La foi c’est ici, crier vers Dieu jour et nuit. La foi c’est mêler nos plaintes, nos désirs les plus sombres à la louange, en confiance, c’est la dynamique de tout le psautier.

C’est dans le mouvement même de la prière que nous rencontrons Dieu, Dieu qui est proche, Dieu qui me rejoint dans mon humanité, Dieu qui est mon prochain en Jésus-Christ.

Amen.

 

Florence Blondon,
Pasteur de l’Église protestante unie de France

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