Tous chantres mais pas tous musiciens

Rodolphe Kowal  

75 ensemble (Huber)

La pratique musicale la plus courante dans les Églises réformées et luthériennes, c’est le chant d’assemblée. Tout le monde a un recueil de cantiques ou une feuille en main, ou encore un cantique s’affiche sur un écran, et le chant est entonné collectivement. C’est ainsi que nous concevons le chant d’Église depuis 500 ans. Ce modèle est parfois critiqué : le chant d’assemblée est triste et peu engageant. Les Églises protestantes ne chantent que de vieilles choses. Ça ne bouge pas assez. Ça ne ressemble pas aux styles musicaux populaires que les gens écoutent. Et puis, c’est promis : “si c’était comme à ce culte baptiste avec une chorale survoltée auquel j’ai participé aux États-Unis, c’est sûr, je viendrais tous les dimanches au culte”.

Le modèle historique du chant d’assemblée est-il périmé ? N’avait-il pas de beaux fondements quand il a été mis en place au temps de la Réforme ? Sommes-nous toujours conscients des enjeux qu’il porte ?

Tous chantres

Parmi les principes du protestantisme que nous lisons dans l’histoire de notre Église, il y a la notion de “sacerdoce universel” : tout baptisé est témoin, sans qu’il n’y ait de hiérarchie qui vienne faire le tri entre des hommes de Dieu, prélats, religieux ou saints donnés en exemple et au-dessus des autres, les pauvres de la multitude destinés à craindre les feux éternels de l’enfer. Ce principe implique beaucoup de responsabilités de la part de tous les chrétiens pour témoigner le mieux possible aux autres de l’Évangile. C’est sans doute dans cet esprit que les Réformateurs ont voulu impliquer davantage l’assemblée des chrétiens dans la pratique musicale : tous sont appelés à chanter.

Toutefois, comme tout baptisé est prêtre, tout baptisé n’est pas ministre et de même, nous pouvons dire que si nous sommes tous appelés à chanter et à nous encourager à chanter – à être des chantres pour les autres -, nous ne sommes pas pour autant tous musiciens. Autrefois, un groupe était spécialisé dans la musique : la Schola.

La Schola

Cet ensemble vocal chantait la messe. À la fin du Moyen âge, c’était une pratique extrêmement raffinée. Ces chantres étaient artistiquement bien formés et compétents pour chanter des polyphonies subtiles, aux constructions sophistiquées. La complexité de l’art ne semblait pas avoir de limite. La Schola devait offrir à Dieu la plus belle musique. Les participants à la messe écoutaient cette musique superbe. Elle augmentait la force de leur méditation et de leurs prières. La Réforme a voulu changer cette pratique. Quand les Réformateurs ont dit  “tout le monde chante”, les choses ont bien changé. Le vieillard comme l’enfant, tous participaient désormais à la liturgie. La qualité artistique en a forcément pâti dans un premier temps, mais la participation du peuple y a beaucoup gagné.

Calvin et le chant d’assemblée

Lorsque Calvin était réfugié à Strasbourg en 1539 (avant son action de Réformateur à Genève), il fut impressionné par les nouveaux chants d’assemblée composés en allemands sous l’impulsion de Martin Bucer. Il a voulu importer cette pratique dans la Réforme francophone. Dans sa préface au Psautier, nous lisons que Jean Calvin était soucieux de bien user de la musique pour la prière. Il ne voulait pas “souiller” la musique, ce don divin. Il ne voulait pas que le chrétien abuse de la musique, comme un enfant abuserait de sucrerie jusqu’à en être écœuré. Il a voulu que le peuple de Dieu chante surtout les Psaumes. Les Églises réformées ont suivi cette idée. La tradition luthérienne avait dès l’origine, et bien avant les autres Réformes, élargi le répertoire de chant d’assemblée avec de nouveaux cantiques, Martin Luther ayant ouvert la voie. Finalement, c’est ce modèle-là de chant d’assemblée qui a largement triomphé dans l’histoire. L’Église catholique a même fini par l’adopter après Vatican II.

“Entre les autres choses qui sont propres pour recréer l’homme & luy donner volupté, la Musique est ou la premiere, ou l’une des principales : & nous faut estimer que c’est un don de Dieu, deputé à cest usage” (Jean Calvin, Préface au Psautier).

Refonder le chant d’assemblée protestant historique

Des fondements historiques du protestantisme, nous pouvons tirer quelques remarques pour contribuer à un débat sur le chant d’assemblée aujourd’hui :

  1. La participation de tous les chrétiens au chant d’assemblée : un bel idéal. Le principe du sacerdoce universel comme modèle pour la participation des chrétiens à la musique liturgique reste un bel idéal aujourd’hui. La jeune fille dans la fleur de l’âge chante à côté du grand-père à la voix chevrotante. Les deux sont bénéfice de ce don divin qu’est la musique.
  1. L’esthétique n’est pas la chose la plus importante en Église. Le critère artistique est important en musique, mais il n’est pas premier pour le chant d’Église. Si l’on veut confier la musique à des professionnels ou des gens plus compétents que les autres, on risque en même temps de la confisquer à l’assemblée chrétienne. Qui n’a jamais vu un culte dans lequel les décibels sont tellement forts que le groupe qui anime le culte couvre toute voix ? La voix humaine est fragile et limitée en intensité. Les moyens techniques dont nous disposons pour amplifier la musique sont bien au-delà de nos capacités corporelles. Ils assourdissent littéralement l’auditeur ou le chanteur.
  1. Rassembler toutes les générations autour d’un même répertoire. Pour que chacun participe, il faut bien s’appuyer sur un corpus connu. L’apprentissage permanent de chants nouveaux défavorise ceux qui sont plus lents à apprendre ou à mémoriser ! Ceux qui sont plus réactifs et présents dans la vie d’une communauté sont favorisés. Les deux ne peuvent alors plus se rencontrer. Les styles musicaux qui sonnent pour la majorité comme désuets devraient donc être mis de côté pour favoriser ceux que l’assemblée aime partager de façon vivante. Rien n’empêche l’introduction régulière dans le répertoire de cantique de nouveaux chants, écrits dans la langue pratiquée aujourd’hui, dans un style musical praticable par la multitude dans sa diversité (jeunes et vieux, musiciens ou non) et plaisant. Cependant, il ne faut aussi reconnaître qu’il y a là un défi : les artistes et les compositeurs de cantiques ne peuvent pas s’appuyer aujourd’hui en France sur une culture populaire forte, caractérisée par une pratique musicale vivante et largement partagée dans la population.
  1. Il est utile de s’appuyer sur la compétence d’un chantre. Pour aider une assemblée à chanter, il est important de soutenir dans chaque Église locale le ministère des musiciens qui soutiennent le chant d’assemblée. Le défi du chantre ou d’une chorale qui anime le culte, c’est de soutenir avec bienveillance l’assemblée, sans jamais passer au premier plan.

En conclusion, nous pouvons dire que le modèle historique de chant d’assemblée garde des fondements dans lesquels nous reconnaissons des aspects très importants de notre foi. Pour notre pratique du chant d’assemblée, nous pouvons toujours nous appuyer sur ces principes et le répertoire historique hérité dans notre tradition. Telle Sarah qui devient féconde dans sa vieillesse et qui donne naissance à Isaac, nous pouvons croire et espérer que même si notre tradition hymnologique est vieille, elle peut toujours être une source de créativité.

 

Rodolphe Kowal,
p
asteur de l’Église protestante unie de France

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